Opinion: Bernhard Imboden

Festin ou fast-food?

Bernhard Imboden se remémore le bon vieux temps, où il fallait patienter avant d’obtenir le disque qu’on convoitait…

Bernhard Imboden, 20 décembre 2016

1985

 

J’ai grandi à Zermatt. Pendant le repas de midi en famille, on écoutait la radio locale «Matterhorn». Parfois, de manière inattendue, entre deux séquences de bavardage, ils passaient une chanson géniale. Je voulais absolument avoir ce morceau! Chaque battement de mon cœur faisait grandir mon envie. «Oh, s’il te plaît, cher animateur radio, annonce le titre de la chanson et l’interprète quand elle sera terminée!»


Naturellement, il n’a rien dit. Que faire alors? Ma première pensée fut l’option du «concert à la demande». J’ai essayé d’anticiper le titre de la chanson: «Dance into the fire». Mais je n’en étais pas sûr. Et je n’avais aucune envie de me ridiculiser. Comme cette vieille dame qui avait souhaité entendre «Hallo Eugen» et avait provoqué une perplexité totale auprès de l’animateur de l’émission et de la rédaction musicale. Plus tard, il ont compris qu’elle voulait écouter «Hello again» de Howard Carpendales.

 

Deuxième pensée: prendre mon courage à deux mains et appeler la radio. Là, on m’a révélé que la chanson s’appelait «A view to a kill», qu’elle était interprétée par Duran Duran et que c’était la chanson titre du nouveau James Bond.

Deux doigts étaient prêts à actionner les touches Play et Record simultanément pour lancer l’enregistrement.

J’ai donc demandé qu’ils passent la chanson au cours du prochain «concert à la demande». Je me suis assis en tailleur sur le sol de ma chambre et j’ai attendu. Devant moi, il y avait mon magnétophone rouge vif. Deux doigts étaient prêts à actionner les touches Play et Record simultanément pour lancer l’enregistrement. Et enfin, en dernier, ils passèrent mon titre. Espoir et inquiétude: y aura-t-il assez de temps jusqu’aux nouvelles? Bien sûr que non. Le gong de 18 heures a littéralement guillotiné mon morceau. L’enregistrement était foutu.


Bon, alors je vais m’acheter le single. Réunir mon argent de poche et aller au magasin de disques. «Nous devons le commander, cela prendra deux ou trois jours.» L’attente était une torture. Au bout du deuxième jour, je n’avais même plus besoin d’entrer dans le magasin. Le hochement de tête du vendeur, que je voyais à travers la vitrine, suffisait pour condamner mon rêve à l’exil. Il a fallu attendre presque une semaine avant que le single n’arrive sur ma platine. Avec une précision chirurgicale, j’ai placé l’aiguille sur le bord du disque. J’étais euphorique et fier. Le festin musical pouvait enfin commencer.

 

 

2016

 

On entend quelque part un morceau. C’est joli! C’est de qui ? On s’empare de son smartphone, on lance Shazam, on attend trois secondes et déjà le titre et l’interprète apparaissent sur l’écran. Je le télécharge? Pourquoi pas, avec mon forfait de données, cela ne me coûte rien. Et quand je me serai lassé de la chanson, je pourrai l’effacer. Un clic et la chanson est déjà enregistrée. Aucun espoir, zéro inquiétude. Et pas de grands sentiments non plus.

Avec les Playlists personnalisées d’Apple, Spotify ou Google, ces moments de frissons ont disparu.

La radio locale «Matterhorn» n’existe plus depuis belle lurette. Tout ce qui reste, ce sont des souvenirs et des émotions. Avec les Playlists personnalisées d’Apple, Spotify ou Google, ces moments de frissons ont disparu. C’est bien dommage.

 

 

 

 

Bernhard Imboden

En tant que rédacteur marketing chez Swisscom, Bernhard Imboden partage ses expériences du monde numérique du point de vue d’un spécialiste de la communication. En plus de sa famille, il aime son Valais natal et le FC Sion. Siégeant au comité de DEBRA Suisse, il s’engage en outre pour les enfants souffrant d'EB, une maladie rare de la peau.

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