Opinion

Les jeux vidéo: une autre vie?

Leyla Feiner, 17. novembre 2015

Pour moi, les développeurs de jeux vidéo sont les vraies stars. Certains atteignent même un statut culte dans le milieu, et les experts mentionnent le nom des studios d’un air entendu. Je fus donc d’autant plus touchée lorsque l’un de ces studios mythiques de développement mit soudain la clé sous la porte. Tale of Tales a fait faillite! Quelle déception. Même si, je l’admets, je n’avais encore jamais essayé un jeu de ce développeur. Dans le milieu, c’était le bon tuyau des connaisseurs. Et cela était déjà suffisant.


Le dernier jeu, «Sunset», a été un flop et a mené Tale of Tales à sa perte. «Dernière chance», me suis-je dit en achetant le jeu. Quelques jours plus tard, je comprenais pourquoi l’entreprise avant déposé le bilan – mais j’avais tout de même passé de merveilleuses heures méditatives devant mon ordinateur.

Angela Barnes est mon personnage, mais il est difficile pour moi de me mettre à sa place.

Dans le jeu, je suis Angela Barnes, une jeune femme qui doit se battre comme femme de ménage du riche mécène Gabriel Ortega. Anchuria, un pays imaginaire d’Amérique du Sud, est plongé dans les turbulences d’un putsch violent. Je joue: lorsque je pénètre pour la première fois dans le logement d’Ortega, il est vide. Des cartons de déménagement sont empilés partout, chacun invitant à être déballé. Je les laisse pour l’instant de côté. Ce ne serait pas très approprié d’aménager la maison de Monsieur Ortega sans son accord, non? Pourtant, ma curiosité l’emporte. Après tout, ce n’est qu’un jeu vidéo. Je déballe une chaise en plastique rouge.

 

Le logement de Gabriel Ortega possède un immense balcon, un jardin d’hiver et un bassin dans l’atrium. Angela ne cache pas son aversion pour les gens aussi riches que M. Ortega. Il pourrait simplement quitter le pays et attendre que le putsch brutal ait pris fin. Alors qu’Angela, en tant que femme de la classe inférieure, est coincée ici.

 

Durant le jeu, j’apprends que le frère d’Angela est à la tête d’un groupe de rebelles. Je décide de voler les données secrètes d’Ortega pour lui et me demande si Ortega ne me laisse pas délibérément accès à ses secrets.


Mais je passe surtout mon temps à me promener dans le logement virtuel à la recherche de choses qui ont changé par rapport aux jours précédents. Les tâches de la journée inscrites sur un bout de papier sont vite réalisées et n’ont pas grand-chose à voir avec le ménage. Je ne veux pas me plaindre, mais cet homme me paie à vider son cendrier et à enregistrer une mixtape? Peut-être aime-t-il flirter avec des femmes inconnues par le biais de post-it disséminés partout dans son appartement? Bien entendu, je flirte aussi.


Un silence absolu règne dans le loft. Il faut que je m’approche très près de la fenêtre pour entendre le bruit des bombes, des hélicoptères qui tournent et des gens qui crient – le son du combat à mort pour le pouvoir en Anchuria. Mes journées préférées sont celles où la chaîne stéréo est accessible: la musique mélancolique latino-américaine qui s’en échappe est définitivement le meilleur moment du jeu. Elle emplit l’appartement de chaleur humaine. Je m’assieds dans un fauteuil virtuel et commence à réfléchir.

Serais-je capable d’obtenir un permis de séjour dans un autre pays? Saurais-je comment faire?

Angela Barnes est mon personnage, mais il est difficile pour moi de me mettre à sa place. Ma connaissance des situations instables et des guerres se limite à ce que je lis dans les journaux. Pourquoi Ortega ne fuit-il pas? Et pourquoi n’emmène-t-il pas Angela avec lui? De toute évidence, il a un faible pour elle.


D’un coup, ma propre histoire familiale resurgit: mon père a fui un coup d’Etat militaire brutal et a passé sa vie dans un autre pays, où il est arrivé par hasard et pragmatisme. Il a toujours voulu repartir, aujourd’hui encore, même si notre peuple continue à être réprimé avec violence. C’est son pays natal.


Je ne peux pas condamner le personnage fictif d’Ortega s’il ne souhaite pas emprunter la voie de l’exil. Que serais-je prête à endurer pour pouvoir rester auprès de ma famille et mes amis? Je commence à avoir peur. Serais-je capable d’obtenir un permis de séjour dans un autre pays? Saurais-je comment faire?


Par moments, «Sunset» aide à comprendre la situation des personnages, mais une distance infranchissable demeure. Seule mon histoire personnelle me permet d’établir un lien émotionnel avec Angela. «Sunset» donne l’impression d’être la version bêta d’un jeu vidéo vraiment grandiose: trop d’éléments restent inachevés, trop de choses ne sont pas pensées jusqu’au bout. Je n’ai même pas terminé le jeu. Mais je suis contente de l’avoir acheté. Ce fut une plate-forme adéquate pour prendre le temps de s’asseoir dans un espace virtuel, écouter de la bonne musique et penser à la façon dont va le monde.

 

 

 
Leyla Feiner

Leyla Feiner aurait aimé étudier les langues indo-germaniques. Elle apprend maintenant la médiamatique chez Swisscom. Elle relate ici ses loisirs numériques et sa vie professionnelle chez Swisscom.

 

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