Opinion: Gülsha Adilji

Tinderella part dans la forêt

Gülsha Adilji, 28 septembre 2016

Tout était mieux avant, je vous le dis. Avant aujourd’hui, c’était mieux aussi. J’ai la nostalgie des flirts sur Internet dans les années 1990. Au temps de MSN, la seule frustration, c’étaient les coupures répétées de la connexion Internet, et aujourd’hui, ce sont les refus répétés et l’indifférence sans conséquence en cas de désintérêt. L’engagement et le respect sont pratiquement inexistants.

 

Cette nullité de Tinder et toutes les autres applis de dating tuent le romantisme. A l’ère de MSN et du tchat Bluewin, soit avant le réseau à fibres optiques, tu pouvais à peine avoir une conversation suivie. Comme c’était intense alors! Aujourd’hui, tu écris à tant de «dates» potentielles à la fois qu’il faut toujours faire défiler les messages en arrière pour reconstruire la conversation, ou pour éviter de répondre tout d’un coup en anglais, car tu as mélangé les deux «matchs» de l’EPF de Zurich.

On ne peut pas s’empêcher de s’amouracher, et puis ça devient compliqué.

Les personnes se dissimulent derrière leur profil et tu leur donnes des surnoms pour mieux les distinguer. «Le photographe», «le roi du balai» ou «le stagiaire». Après quelques échanges – genre: «C’est la forme? », «Qu’est-ce t’as fait?» ou «J’ai rêvé de toi» –, on se rencontre pour boire un verre avec un haut degré d’alcool. Mais c’est souvent la déception car, apparemment, elle a mis de vieilles photos d’elle sur le site ou il a moins d’humour que ses messages.

 

Et puis, on entend plus parler de l’autre. Selon l’énergie et le temps dont on dispose, on peut appliquer le même processus à plusieurs personnes parallèlement, voire jusqu’à vingt. Lorsque les photos et la réalité correspondent, il y a en principe un «rapprochement physique», lequel se transforme en «danse du bel indifférent» lorsque l’on se rencontre quelque part par hasard. En fait, le fait de ne pas se saluer quand on se croise en soirée, c’est déjà un peu pénible, mais il y a pire… C’est bête, mais on ne peut pas s’empêcher de s’amouracher, et puis ça devient compliqué.

Les seuls qui sont habitués à autant de refus sont les pauvres diables que l’on voit devant la gare, aux aguets, et qui travaillent pour une organisation humanitaire.

Il est bien rare d’obtenir une explication digne de la part de l’autre, qui n’est pas amoureux. Au mieux un message d’adieu. Souvent, juste du «ghosting». Les seuls qui sont habitués à autant de refus sont les pauvres diables que l’on voit devant la gare, aux aguets, et qui travaillent pour une organisation humanitaire. Se prendre une veste peut être riche d’enseignement. Mais se prendre une veste après l’autre, ça fait vite un peu trop. On a chaud et on se fait remarquer. Particulièrement dans les transports en commun.

 

Chercher un partenaire sur le net, c’est risquer de prendre pas mal de claques, de devoir faire face à la concurrence et au manque de fiabilité. C’est comme quand on va chez Vapiano. On est là, sur son siège, seule, en quête d’amour et déçue. On ne sait pas du tout quelle est la queue pour les pâtes et pas pour le risotto, et on ne sait pas non plus comment gérer ces petits, mais répétés, rejets en amour. Et bien que le système ne fonctionne pas, on est toujours là, perdue et en quête d’amour, avec un petit boîtier vibrant à côté de soi, devant des tables occupées. Ou l’amour s’affiche sur l’écran de notre smartphone et nous le faisons disparaître d’un «swipe».

Quand on n’a pas de partenaire, les couples de joggeurs sont comme du Coca-Cola glacé pour un diabétique assoiffé.

Après cette overdose d’interactions et de glucides, ce serait une bonne idée d’aller faire un tour dans la forêt. Même si on y rencontrera forcément d’agaçants petits couples de joggeurs. Quand on n’a pas de partenaire, les couples de joggeurs sont comme du Coca-Cola glacé pour un diabétique assoiffé. Dans la nature, non seulement la production d’hormone de stress diminue, mais le métabolisme est stimulé. Et puis, outre les couples de joggeurs, il y a aussi des coureurs solitaires. Si l’on ne détourne pas systématiquement le regard, et que l’on essaie même de faire un petit clin d’œil, il est bien possible que l’on puisse bientôt supprimer définitivement toutes ses applis de rencontre. La forêt aussi permet de faire des «matchs». Et sans Wi-Fi. En tout cas, c’est mon rêve romantique.

 

 

 

Gülsha Adilji

Après avoir terminé un apprentissage d’assistante en pharmacie et passé sa maturité, Gülsha Adilji a travaillé comme modératrice pour la chaîne de télévision Joiz. Ayant décidé d’accorder une pause à sa langue, elle s’est mise à rédiger des histoires pour l’atelier d’écriture Atelieer et des opinions pour Chroniques.

 

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