Opinion: Kathrin Buholzer

L’embarrassant journal intime de mon adolescence

A l’époque où les vedettes ne s’affichaient pas encore sur Facebook et Instagram, la chroniqueuse Kathrin Buholzer confiait ses coups de foudre pour les stars à son journal intime.

Kathrin Buholzer (texte), Milan Hofstetter (illustration), 6 janvier 2017

A la fin de l’année, j’ai toujours envie de m’occuper de certaines choses que j’ai parfaitement ignorées pendant les 360 jours précédents. Des choses importantes évidemment.

 

Par exemple, trier les 30 kilos de pièces étrangères mélangées aux jetons de lavage qui encombrent le placard de l’entrée. Ranger la cave fait aussi partie de la liste. Mais ça s’arrête le plus souvent au stade de l’intention. Parce que quand je veux y faire du rangement, je trouve toujours une relique d’une époque oubliée qui m’en empêche. Je suis par exemple tombée récemment sur un vieux journal intime. Avec un verrou bien sûr, pour que mes secrets d’ado ne soient jamais révélés au grand jour. Je n’ai bien évidemment pas retrouvé la clé. Mais j’ai trouvé une pince

Ces écrits embarrassants resteront à jamais consignés dans ce journal enterré au fin fond de la cave.

OUI, j’ai forcé le verrou avec la pince! La curiosité était trop forte. Oh mon Dieu! J’en rougis encore quand je pense à tout ce que j’y ai écrit et collé dans mon adoration adolescente. Heureusement, ces exaltations romantiques ne sont sur aucun disque dur, aucun serveur Facebook ni sauvegardées où que ce soit. Ces écrits embarrassants resteront à jamais consignés dans ce journal enterré au fin fond de la cave.

 

Je vais tout de même vous en révéler quelques détails.

 

On y trouve par exemple ces cartes autographes du magazine «BRAVO»: Hendrik Martz, Falco, Pierre Cosso, Patrick Bach, Limahl, Morten Harket, etc. Toutes décorées de déclarations d’amour et de véritables baisers faits au rouge à lèvres. Mais si, rappelez-vous: on se maquillait avec du rouge à lèvres et on embrassait les photos avant de les coller...

J’avais 13 ans, je le jure.

A l’époque, il n’y avait pas de compte Instagram où les vedettes se mettaient parfaitement en scène et partageaient avec le monde entier le déroulement exact de leurs journées.

A l’époque, quand j’avais l’âge de tenir un journal intime, les choses se passaient différemment avec les stars. Il n’y avait pas de compte Instagram où elles se mettaient parfaitement en scène et partageaient avec le monde entier le déroulement précis de leurs journées. Il n’y avait pas de livestream Facebook pour les suivre en train d’acheter des vêtements ou pouvoir leur poser des questions. Il n’y avait pas de chaînes YouTube pour voir les stars se lever le matin, surfer, conduire, boire un latte macchiato ou faire le contrôle du son avant un concert. Les vedettes étaient en quelque sorte éloignées de nous, inatteignables et un peu mystérieuses.

L’enveloppe-réponse était la clé du bonheur.

Il n’y avait que les cartes autographes préimprimées que l’on recevait de la maison de disques de Glockengiesserwall à Hambourg. Mais seulement si on avait joint une enveloppe-réponse. C’était la clé du bonheur.

 

Et puis il y avait bien sûr les posters à assembler de «BRAVO». Chaque semaine, on trouvait un morceau de poster dans le magazine, que l’on détachait religieusement. Il fallait écarter minutieusement les agrafes avec les ongles pour qu’il n’y ait pas de trous dans le poster.

 

Et malheur à toi si tu passais deux semaines dans le sud de la France pendant les vacances… La tête de la star était presque toujours dans le numéro de juillet. Or, à quoi bon avoir un poster d’une star s’il manquait la tête?

Mes idoles étaient inatteignables, mais aussi un peu mystérieuses. La plupart n’étaient visibles que sur un petit bout de papier collé dans mon journal intime.

On n’avait aucune possibilité de partager vraiment la vie des stars. Il nous restait notre imagination. Je me figurais par exemple mes idoles aller acheter une baguette de pain en Vespa, composer leurs dernières chansons sur leurs superbes pianos dans leurs magnifiques maisons ou lire les lettres de leurs fans dans leur jardin, allongées dans un hamac.

 

Nous ne savions pas en permanence ce que les stars étaient en train de faire, quels vêtements elles portaient, où elles faisaient leurs achats, quels produits elles aimaient, avec qui elles passaient leurs vacances et à quoi ressemblait leur salon. Mais cela avait aussi son charme.

 

Mes idoles étaient inatteignables, mais aussi un peu mystérieuses. La plupart n’étaient visibles que sur un petit bout de papier collé dans mon journal intime. Je devais me représenter moi-même leur univers. J’étais donc sûre qu’un jour je galoperais au soleil couchant avec Pierre Cosso sur le dos d’un cheval blanc…

 

Kathrin Buholzer

La journaliste et animatrice du site Internet elternplanet.ch est mère de deux enfants et observe pour Chroniques les contraintes auxquelles nous sommes quotidiennement soumis dans notre rapport aux nouveaux médias et aux possibilités du monde numérique.

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