Opinion: Kathrin Buholzer

Mamans mises au pilori numérique

Kathrin Buholzer, 2 juin 2016

Sincèrement: vous arrive-t-il aussi de porter un jugement sur des inconnus? Seulement pendant un court instant? Quand quelqu’un à la caisse du supermarché ne dépose que des trucs tooootalement malsains sur le tapis roulant? Quand vous croisez un couple absolument inégal ou quand vous observez une mère assise sur le bord du bac à sable, davantage occupée par son smartphone que par son enfant?

Avec les nombreux médias sociaux, ce type de comportement prend une nouvelle envergure.

Vous est-il déjà arrivé de vous forger une opinion en une fraction de secondes? Oui, j’avoue. Cela m’arrive de temps en temps de juger et de condamner des gens, juste parce que je les surprends dans une situation donnée. Naturellement, je refoule au plus vite ces vilaines pensées et ressens de la honte à l’idée de m’être permise de porter en secret un jugement sur quelqu’un.

Pourtant, avec les nombreux médias sociaux, ce type de comportement prend une nouvelle envergure. Dans les groupes de mamans, dans les forums ou sur les pages spécialisées destinées aux parents, je tombe tous les jours sur ce genre d’insinuations et de jugements:

 

«La femme qui aujourd’hui était assise dans le bus 35 à 16h12 n’a pas proposé un seul fruit à son enfant. Il ne faut pas s’étonner si tous les enfants grossissent. J’aurais dû lui dire mes quatre vérités.»

La meute numérique est implacable et déverse son lot d’injures, de jugements et de condamnations, le tout couronné par des conseils de super mamans infaillibles.

«Nous étions aujourd’hui au restaurant de la Migros. Elle était obsédée par son iPhone. C’est un comportement typique chez les mères d’aujourd’hui. Elles laissent jouer leurs enfants pendant qu’elles trafiquent avec leurs smartphones et prennent leur pied sur Facebook.»

 

«Cet enfant était habillé de vêtements totalement neufs pour jouer. C’est vraiment à côté de la plaque. Aux enfants, il faut leur mettre des habits usagés, avec lesquels ils peuvent se salir. Ça m’a prodigieusement agacée.»

 

En général suit une description détaillée de la «coupable», du lieu, de l’heure et de la formulation exacte. Après quoi, la meute numérique est implacable et déverse son lot d’injures, de jugements et de condamnations, le tout couronné par des conseils de super mamans infaillibles. Une véritable mise au pilori conduite par des mères contre d’autres mères. Ce déchaînement public s’accompagne d’une multitude d’émoticônes représentant des faces vomissantes, en colère ou des têtes de mort.

D’où s’arroge-t-on le droit de mettre d’autres mamans au pilori et de les juger?

Tout cela laisse pantois et pose un certain nombre de questions:

 

1. Les mères ont-elles tellement de temps à disposition qu’elles peuvent s’irriter sur internet du comportement de leurs congénères?

2. A quoi rime ce déchaînement de passions?
     
3. D’où s’arroge-t-on le droit de mettre d’autres mamans au pilori et de les juger?

Dans la plupart des cas on n’est témoin que d’un instantané. Il est tout à fait possible que l’enfant avait déjà dévoré tous les fruits et que l’on n’a assisté qu’au moment où il se mettait à grignoter quelques biscuits malsains. Il se peut aussi que la jeune maman avait déjà joué toute l’après-midi avec son enfant et qu’elle était content de pouvoir enfin jouir de quelques minutes pour soi après avoir fait ses courses. Enfin, il est pensable que l’enfant avait sali son pantalon et que sa mère a dû le changer et lui mettre les beaux habits de rechange qui étaient dans la voiture.

Il n’y a aucune justification pour un post accusateur et blessant sur Facebook. Il met inutilement les mères sous pression.

 

Nous ne le savons pas! Et même si nous le savions, cela ne nous regarde pas!
 
Il n’y a aucune justification pour un post accusateur et blessant sur Facebook. Il met inutilement les mères sous pression, car chaque fois que vous vous trouverez face à votre enfant qui pique sa crise de larmes au milieu du supermarché, vous vous sentirez encore plus observée. En plus, vous vivrez avec l’angoisse permanente que la situation qui vient juste de se produire soit commentée avec force détails dans un forum de mamans quelques heures plus tard.
 
Et si par hasard en observant une situation on a le sentiment qu’une maman est dépassée par les évènements, on peut toujours s’approcher d’elle avec un sourire encourageant et lui dire: «Oh, je connais ces moments. Ça nous arrive aussi. Est-ce que je peux vous donner un coup de main?»

Voilà une attitude constructive, qui conviendrait bien mieux à la situation.

 

Kathrin Buholzer

La journaliste et animatrice du site Internet elternplanet.ch est mère de deux enfants et observe pour Chroniques les contraintes auxquelles nous sommes quotidiennement soumis dans notre rapport aux nouveaux médias et aux possibilités du monde numérique.

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