Opinion: Kathrin Buholzer

Peur et panique dans la communauté des parents

Kathrin Buholzer, 12 juillet 2016

C’est un peu étonnant, voire un peu inquiétant:
Comment nos parents ont-ils fait pour nous élever?
C’est une question que je me pose quasiment tous les jours quand j’erre sur l’infini «World Wide Web». Comment nos parents ont-ils réussi à répondre à toutes les questions que l’on se pose, sans l’aide des médias sociaux, des groupes Facebook ou des forums de jeunes parents?

 

Dois-je ou non mettre un bonnet à mon enfant?
Que puis-je offrir à ma fille de trois ans pour son anniversaire?
Que faire lorsqu’elle pleure?
Quelle poussette acheter?
Quelle coupe de cheveux pour ma fille de 13 mois?
Mon enfant de quatre ans mâche toutes les sucettes. Que faire?

 

Nos mères et nos grands-mères ont dû répondre seules à toutes ces questions majeures. Elles se sont cassé la tête durant des journées entières pour essayer d’y trouver une réponse. Et elles en ont trouvé une: nous en sommes la preuve vivante. Elles nous ont élevés. Elles ont survécu à tout – et nous aussi –  sans Facebook et compagnie.

Il ne se passe quasiment pas un jour sans qu’on nous avertisse des dangers de galettes de riz et de crèmes solaires empoisonnées, des méfaits du chocolat, d’abeilles tueuses redoutables, de chaises hautes qui explosent ou de biberons et ours en peluche nocifs.
Ces analyses diverses, ces réflexions internes et ces longues interrogations étaient assurément loin d’être simples. Nos mères ne pouvaient pas demander vite fait conseil à la communauté. Elles devaient tout essayer et faire confiance à leur bon sens. Elles n’étaient pas non plus averties des innombrables et terribles dangers qui guettent partout les enfants.


Nous, les mères et pères d’aujourd’hui, avons quand même la vie beaucoup plus facile. Il ne se passe quasiment pas un jour sans qu’on nous avertisse des dangers de galettes de riz et de crèmes solaires empoisonnées, des méfaits du chocolat, d’abeilles tueuses redoutables, de chaises hautes qui explosent ou de sièges pour enfants, de biberons et d’ours en peluche nocifs (sans ironie).

Ces cas ont beau être isolés, ils sont annoncés à grands coups de titres dramatiques dans les médias et sont ensuite partagés sans fin par les groupes de parents.
Tant et si bien que la panique finit par nous gagner.

Oui.

Les abeilles piquent et peuvent être dangereuses. Oui, les enfants peuvent s’étouffer avec une cacahuète, tomber de leur chaise haute ou se couper les doigts. Et s’ils jouent ne serait-ce qu’une seconde sans surveillance dans l’eau, ils peuvent se noyer, même dans une eau peu profonde. Les enfants prennent aussi des coups de soleil, voire une insolation s’ils restent trop longtemps au soleil. Ils peuvent avaler de petits objets, se brûler avec des boissons trop chaudes et tomber malades.

Nos parents étaient déjà confrontés à tous ces problèmes et ils ont toutefois maîtrisé notre éducation avec brio. Ils nous ont simplement observés, ont peut-être parfois demandé conseil à leur mère ou leur voisine et se sont rendus rapidement chez le médecin en cas d’urgence.

 

««Attention, cette mère voulait juste aller acheter le journal, et ce qui est arrivé à son enfant en son absence va vous glacer le sang!»

Comprenez-moi bien:
en tant que mère, je suis bien entendu contente de pouvoir m’informer facilement sur des questions d’éducation majeures sur Internet. Je suis soulagée quand mon flux d’activités Facebook m’indique que mon Suédois préféré rappelle justement le chien en peluche que j’ai acheté il y a deux jours, car il est apparemment facilement inflammable (même si mes enfants ne mettent normalement pas le feu à leurs peluches).

Mais quand je lis en permanence et partout des messages sur les dangers éventuels, et des articles du type «Attention, cette mère voulait juste aller acheter le journal, et ce qui est arrivé à son enfant en son absence va vous glacer le sang!», il n’est pas franchement étonnant de constater que les parents sont toujours plus en proie aux doutes et à l’angoisse.


Avec toutes ces nouvelles horribles, la tribu des parents devient doucement paranoïaque et ose à peine sortir de la maison. Ou alors, elle a le sentiment qu’elle a affaire à une «noyade silencieuse» à chaque fois que l’enfant boit une gorgée d’eau de travers.

Quelles sont les articles qui font juste dans le sensationnalisme? Quels sont les magazines et sites d’information qui veulent faire augmenter leur taux de clics en réchauffant de vieilles histoires dramatiques?
Il est désormais devenu difficile pour les parents de savoir ce qui est véritablement pertinent dans cette masse d’informations. Quelles sont les articles qui font juste dans le sensationnalisme? Quels sont les magazines et sites d’information qui veulent faire augmenter leur taux de clics en réchauffant de vieilles histoires dramatiques? Des destins tragiques sont ainsi propulsés au rang d’histoires aussi énormes que menaçantes, servies sans fin aux parents apeurés. Suffisamment longtemps pour que nous, pères et mères, perdions un peu de notre bon sens.

Il est temps que cela cesse. Autrement, au fil des générations, les parents perdront toujours plus la capacité à faire de leurs enfants des personnes responsables et autonomes et à leur apprendre à se prendre en main et à utiliser leur esprit critique.

Nous devons recommencer à écouter davantage notre intuition, comme l’ont fait nos parents avant nous. Nous devons recommencer à réfléchir et arrêter de publier en boucle les nouvelles terrifiantes de cas fatals, créant ainsi toujours plus d’insécurité. Observons simplement un peu plus nos enfants et réfléchissons à ce que NOUS pouvons faire, aux solutions qui s’offrent à nous.

Peut-être arriverons-nous de temps à autre à ignorer les publications racoleuses qui nous attirent à elles avec leurs titres chocs, cherchant ainsi à générer autant de clics que possible sur leurs pages.

Nous pourrons alors nous concentrer à nouveau sur ce qui importe et qui est vraiment génial: le quotidien avec nos enfants, le plaisir de les accompagner et de les soutenir sans être toujours en proie à la peur ou à la panique.

 

Kathrin Buholzer

La journaliste et animatrice du site Internet elternplanet.ch est mère de deux enfants et observe pour Chroniques les contraintes auxquelles nous sommes quotidiennement soumis dans notre rapport aux nouveaux médias et aux possibilités du monde numérique.

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