Opinion: Kathrin Buholzer

«Pas de panique! Nous apprenons l’anglais»

L’excès de consommation télévisuelle donne des yeux carrés et rend idiot? Pour la chroniqueuse Kathrin Buholzer, ce sont des histoires du passé.

Kathrin Buholzer (texte), Milan Hofstetter (illustration), 29 août 2017

Aussi loin que remonte ma mémoire, le temps que les enfants passent devant la télé a toujours fait l’objet de débats intenses. On ne compte plus les études, les opinions ou les avertissements publiés à ce sujet. «Si on regarde trop la télé, on attrape les yeux carrés». C’était le genre de phrases qu’on entendait constamment pendant ma jeunesse.

 

En toute sincérité, il m’est aussi arrivé de dire cela de temps en temps à mes enfants, en prenant un regard sévère et en espérant que cette terrible menace produirait ses effets…

 

Mais chez les enfants, c’est exactement le contraire qui arrive. Au mieux, cela éveille leur curiosité. Car en effet, qui n’aimerait pas se voir une fois avec des yeux carrés? Eh bien justement.

Nos habitudes télévisuelles ont énormément changé au cours des dernières années. On ne doit plus se dépêcher de rentrer chez soi pour être à l’heure pour voir sa série.

Regarder la TV a été pendant très longtemps un moment de divertissement et de convivialité familiale: la mère et la fille regardaient «Dynasty» ou «Dallas» tandis que les parents regardaient ensemble «Questions pour un champion» et les enfants «Les Babibouchettes». A midi, toute la famille suivait les courses de ski à la télé et le samedi soir, elle était confortablement installée devant la TV sur le canapé.

 

En ce temps-là dans ma classe, ceux qui n’avaient pas de TV à la maison étaient secrètement considéré comme des «loosers». «Oh la la, comme leurs parents doivent être ringards, ils sont probablement dans une secte ou alors très pauvres.» C’était le type de commentaires qu’on échangeait à voix basse.

 

Nos habitudes télévisuelles ont énormément changé au cours des dernières années. On ne doit plus se dépêcher de rentrer chez soi pour être à l’heure pour voir sa série. On peut prendre tout son temps pour coucher les enfants puisqu’aujourd’hui, nous regardons nos émissions QUAND et OÙ nous voulons. Avec la tablette, nous sommes libres de regarder la TV au lit, sur la chaise-longue, en repassant ou en cousant les insignes du cours de natation sur les serviettes de bain. Avec le smartphone, nous regardons la télé sur les toilettes, en nous brossant les dents, à l’arrêt du bus ou dans la salle d’attente.

Et malgré tous ces changements, les questions demeurent toujours les mêmes: quelles devraient être la durée et la fréquence des sessions télévisuelles pour les enfants et les jeunes?

Ainsi, chacun regarde sur son appareil ce qu’il aime le plus. Les enfants regardent leurs canaux de maquillage et «Let’s Player» sur YouTube tandis que maman et papa regardent leurs émissions de voyages. La réunion de toute la famille devant le petit écran n’a plus très souvent lieu – d’autant moins quand les enfants entrent dans l’adolescence. Et malgré tous ces changements, les questions demeurent toujours les mêmes: quelles devraient être la durée et la fréquence des sessions télévisuelles pour les enfants et les jeunes? Qu’est-ce qui est normal? Quand est-ce que la tolérance est dépassée? Est-ce qu’un abus de télévision rend idiot?

 

Chez nous aussi, ces questions étaient omniprésentes au cours des dernières années. Une petite heure le mercredi, une demi-heure le jeudi, deux heures le weekend. On pouvait imposer de telles règles aussi longtemps que ces charmantes têtes blondes se retrouvaient au salon pour regarder la télé. On pouvait contrôler quand une émission commençait et quand elle se terminait. Avec l’arrivée des ordinateurs portables, des tablettes et autres, c’est devenu bien plus difficile. Quand on entre dans la chambre des enfants et qu’on est persuadé de les avoir pris en flagrant délit de consommation télévisuelle, ils roucoulent: «Meuh non, pas du tout. On fait nos devoirs…»

Ce à quoi l’école a échoué, c’est le service de streaming Netflix qui y est arrivé: transmettre le goût de l’apprentissage de la langue.

Vous savez quoi? J’ai renoncé à être si sévère. Je suis contente quand ils regardent des séries. Et cela même s’ils le font fréquemment. Et non pas parce qu’ils restent ainsi tranquillement assis dans leur chambre, mais parce qu’en regardant ces séries, ils apprennent l’anglais!

 

Au début, ils lisaient encore les sous-titres en français, puis ils sont passés aux sous-titres en anglais avant de les désactiver complètement. Ce à quoi l’école a échoué, c’est le service de streaming Netflix qui y est arrivé: transmettre le goût de l’apprentissage de la langue. Et ceci sans contraintes ni fastidieuses épreuves de compréhension auditive. Les progrès de mes enfants en anglais sont impressionnants. Ils ont même eu des répercussions sur leurs notes. La professeur leur a récemment demandé: «Mais où avez-vous appris à parler si bien l’anglais?» Entretemps, leur niveau linguistique est tellement bon qu’ils parviennent même déjà à lire des livres en anglais.

 

Et maintenant, les enfants savent bien sûr quoi me répondre quand je jette un œil critique dans leur chambre et que je constate qu’ils ont le regard rivé sur l’écran de l’ordinateur. Ils se retournent vers moi avec un air sérieux et déclarent: «Pas de panique maman! Nous apprenons l’anglais.»

 

 

Kathrin Buholzer

La journaliste et animatrice du site Internet elternplanet.ch est mère de deux enfants et observe pour Chroniques les contraintes auxquelles nous sommes quotidiennement soumis dans notre rapport aux nouveaux médias et aux possibilités du monde numérique.

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