Opinion

Une soirée entre amis

Par Kathrin Buholzer, 11 novembre 2015

 

 

Vous souvenez-vous encore de ces soirées où on était confortablement assis autour de la table, à papoter sans fin jusqu’à ce que quelqu’un lance soudain une question qui restait en suspens? Une question dont on avait la réponse sur le bout de la langue, mais à laquelle on n'était incapable de répondre sur le moment. «Mais si, c’était... hum, comment il s’appelait, déjà? Ce type avec une barbe et des yeux super rapprochés. Zut!»

On se cassait ensuite la tête pour retrouver ces noms de films, d’acteurs, ou encore ces tubes absolus des années 1990. «Cette chanson avec le mec en robe orange et le haut rose avec un smiley en plein milieu... Comment il s’appelait?! Wonder quelque chose ou un truc dans le genre...» Les débats étaient animés et chacun se creusait les méninges pour retrouver le nom du mec en question. Et pendant qu’on réfléchissait intensément, d’autres chansons des années 19- passaient, ramenant leurs lots de souvenirs. Il n’était pas rare que cela donne lieu aux paris les plus drôles.

«Nooooon. Ce n’était certainement pas Boy George. Absolument pas! Julia Roberts n’a pas joué dans ce film. Je suis prêt à te parier trois taxcards que les Jeux olympiques d’hiver de 1992 se sont tenus à Calgary.»

C’était bien autrefois, les soirées étaient vivantes et divertissantes. Lorsqu’on ne connaissait pas les réponses à ces «questions majeures», on faisait de groooos efforts et on essayait souvent, avec beaucoup d’humour et de charme, de trouver la bonne solution. Certes, il nous est arrivé de téléphoner à quelqu’un, de feuilleter un vieux journal ou de chercher un dictionnaire. Les questions sont aussi parfois restées sans réponse, quand personne n’était sûr de soi.

 

Aujourd’hui, ces questions «C’était qui, quoi, où et quand déjà?» ont quasiment disparu.

 

Dès que quelqu’un cherche le nom d’un vieux film, d’un acteur ou d’une chanson, toutes les personnes présentes dégainent leur portable et s’empressent de chercher la réponse sur Google.

Aujourd’hui, ces questions «C’était qui, quoi, où et quand déjà?» ont quasiment disparu. Dès que quelqu’un cherche le nom d’un vieux film, d’un acteur ou d’une chanson, toutes les personnes présentes dégainent leur portable et s’empressent de chercher la réponse sur Google. On a parfois l’impression que le défi consiste à trouver le plus rapidement et le plus précisément possible la réponse. Une espèce de concours «Trouve-moi la réponse sur Google en un temps record».

On ne compte plus le nombre de fois où, durant une discussion, une réunion ou un souper, les portables sont sortis et les secondes qui suivent consistent à déclamer les 10 premières phrases d’un article Wikipédia. Il n’y a plus de «Tu es vraiment sûr? Moi je ne crois pas que c’est elle qui a gagné, mais je ne me souviens pas exactement non plus». Il n’y a plus que des faits, stricts, sans «si» ni «mais». Dommage à vrai dire.

 

Peut-être devrions-nous éteindre plus souvent nos portables lorsque nous sommes entre amis.

 

Cette nouvelle donne tend à tuer les conversations. Un clic sur le bouton «Accueil», entrer la question dans Safari ou Chrome et HOP!, la réponse apparaît sur l’écran et la question est réglée.

Peut-être devrions-nous éteindre plus souvent nos portables lorsque nous sommes entre amis. Débattre à nouveau d’un titre de chanson, d’un nom de film ou d’événements sportifs et politiques, faire marcher notre mémoire au lieu de tout chercher immédiatement sur notre portable. Même si nous passons ensuite notre soirée à nous demander si les Jeux olympiques d’hiver de 1992 ont bien eu lieu à Calgary.

En 92, ils ont eu lieu à Albertville. Calgary, c’était en 1988.

 

 

Kathrin Buholzer

La journaliste et animatrice du site Internet elternplanet.ch est mère de deux enfants et observe pour Chroniques les contraintes auxquelles nous sommes quotidiennement soumis dans notre rapport aux nouveaux médias et aux possibilités du monde numérique.

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