Opinion

Une question de statut

Reda El Arbi, 29 février 2016

Le nouvel iPhone arrive bientôt, septième modèle de la dynastie. Et bien sûr, j’ai songé à l’acheter. Mais pour quelle raison au juste?

En fait, avec mon ancien modèle (l’ex nouveau modèle), je dispose de toutes les fonctions dont j’ai besoin. Et même avec le modèle précédent, j’avais déjà toutes ces possibilités. Du reste, les exigences du monde professionnel n’ont pas augmenté depuis lors et le nouvel (ancien) modèle d’iPhone ne peut pas traiter plus rapidement les données, les mails et les appels téléphoniques que la génération d’appareils précédente. Car en fait ce sont mes habitudes d’utilisation qui limitent la productivité et non pas la technique. Et pourtant, la tentation de posséder à tout prix le nouveau modèle persiste.

Autrefois, c’était les montres. On aurait pu s’acheter une montre en plastique pour 25 francs, qui donnait l’heure de manière fiable, mais qui risquait de rendre l’âme au bout de trois ans. Et au lieu de cela, on préférait s’acheter une montre pour 5000 francs, qui indiquait l’heure de trois fuseaux horaires (quand bien même on allait en vacances en Espagne et que lors de ses voyages en Asie, on renonçait à l’emporter avec soi pour éviter le risque de vol). Une montre avec laquelle on pouvait plonger à 30 mètres (c’est-à-dire avec laquelle aurait pu plonger si profond si on en était capable) et qui était si lourde qu’elle nous faisait pencher d’un côté et qu’il fallait bientôt ajouter les frais du physiothérapeute.

Aujourd’hui, quand on voit une voiture de sport coûteuse, on se dit: «En voilà un qui a quelque chose à compenser!»

«Mais c’est de la manufacture de qualité! Cette montre t’accompagnera toute ta vie!» Je veux bien, mais avec 5000 francs, je pourrais m’acheter 200 montres bon marché qui dureraient au total 600 ans. Ce n’est donc pas de qualité qu’il s’agit, mais de statut social.

 

 

 

 

Après que je me suis rendu compte que je ne suis pas non plus totalement indifférent aux symboles de statut, j’ai observé mon entourage social. De nos jours, il n'est pas si simple de faire ostentation de symboles de statut social dans un environnement urbain d’Europe centrale. Prenons l’exemple des voitures: à une époque, elles constituaient la quintessence du statut social. Et aujourd’hui, quand on voit une voiture de sport coûteuse, on se dit: «En voilà un qui a quelque chose à compenser!»

 

Quand quelqu’un parade avec une moto, on ne pense plus «Wow!», mais plutôt «Midlife crisis». Et avec les montres, c’est la même chose. Plus elles sont chères, plus l’auto-estime du porteur doit être basse. Ce jugement est le résultat de la sagesse psychologique que nous enseignent subliminalement Facebook et la télé.

Jusqu’il y a peu, les voyages dans des pays lointains permettaient encore de démontrer sa propre valeur. Ce style de vie s’appelait ces cinquante dernières années: «Jetset». Mais maintenant qu’on peut s’envoler de ville en ville avec des compagnies low cost pour le prix d’une tasse de café, cette exclusivité du voyage s’est évanouie. Désormais, quand on voyage outre mer, les amis froncent le nez et nous font remarquer l’empreinte écologique inutile qu’on impose à la planète. De manière d’ailleurs tout à fait justifiée.

Ce qui marque le statut social, c’est le burnout en gestation ou celui qu’on a surmonté.

Actuellement, ce qui a donc encore véritablement valeur de statut, c’est le temps. Non plus comme autrefois, lorsqu’on faisait étalage de sa richesse par la grande quantité de loisirs dont on disposait. Non, aujourd’hui, il s’agit de disposer d’aussi peu de temps que possible. L’importance de quelqu’un se mesure à son manque de temps. Ce qui marque le statut social, c’est le burnout en gestation ou celui qu’on a surmonté. On s’affuble du stress comme d’un noble uniforme, qui doit démontrer à son entourage qu’on est une personne incroyablement sollicitée.

Pourtant, une grande partie de cette agitation est une pure mise en scène. Si vraiment nous étions tous si sollicités et si importants, avec notre engagement surhumain, nous aurions déjà réussi à résoudre tous les problèmes qui accablent notre planète. Nous feignons tous d’être si occupés et attribuons à notre activité, sans laquelle le monde ne serait d’ailleurs en rien plus pauvre, une valeur surfaite.

C’est exactement pour cette raison que nous avons besoin du nouveau smartphone. Puisque nous devons lire nos e-mails toutes les dix minutes, il faut que nous soyons équipés de la dernière technologie, qui reflète aussi notre statut. Même si en réalité, nous passons notre temps à effacer du spam et à attendre des «likes» pour les photos de nos enfants et de nos chats, que nous avons postées sur Facebook.

 

 

 

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