Opinion: Sylvie Castagné

Free Wi-Fi & Wi-Fi free

Sylvie Castagné (texte), 13 septembre 2016

«Eh les filles, où est la petite boîte bleue pour internet?»

 

Nous sommes huit femmes et un skipper sur un catamaran de 45 pieds, voguant de port en crique le long de la côte du Péloponnèse. A peine débarquée à l’hôtel à Athènes, excitée à l’idée de cette croisière entre amies de longue date et toute collante en cet après-midi d’août où la température sous l’Acropole flirte avec les 40 degrés, je me suis adressée à la réceptionniste: «And what about the Wi-Fi?»

Internet était-il aussi essentiel sur le golfe Saronique qu’au bord d’un lac suisse?
Je regrettai ma question au moment même où je la posai, tant il me semblait montrer d’empressement et tant ma demande me paraissait incongrue. Internet était-il aussi essentiel sur le golfe Saronique qu’au bord d’un lac suisse? Cette préoccupation n’aggravait-elle pas mon statut (déjà suffisamment évident) de touriste? De vacancière qui devrait s’adapter et, tant que faire se peut, prendre la mesure de ce pays dans toutes ses dimensions, culturelles et sociales. «Tout ce que tu fais, fais-le lentement», insiste Théo le skipper.

«Tout ce que tu fais, fais-le lentement», insiste Théo le skipper.

Une semaine plus tard, alors que nous voguons paisiblement, je repense à cette petite boîte bleue que Sassa, de la compagnie de location de bateaux, avait envoyé chercher juste avant l’embarquement. Pour rester CONNECTÉES, il suffisait, avait-t-elle ajouté, de «mettre de la monnaie dedans au prochain port». Que voulait-elle dire? Impatientes de prendre le large, nous n’avions pas demandé plus d’explications. Nous verrions à Poros. Sauf qu’après quelques heures de navigation, nous avions oublié la petite boîte bleue. Mais où est-elle donc passée?

Les photos passent mal. La connexion est souvent interrompue. Qu’importe!

Chukie lève mollement le bras et désigne un grand panier sur le pont arrière. «Regarde par là…» Mais je ne bouge pas, je ne vais pas voir. «De toute façon, ça ne marche jamais sur les bateaux», lance Harriet du pont avant. Demain, nous arriverons dans un autre port. Il y aura un autre café proposant le «free Wi-Fi». Deux ou trois mails et quelques clics, un «like» par-ci, un «like» par-là. Les photos passent mal. La connexion est souvent interrompue. Qu’importe! Je réessayerai au prochain port. Demain. Ou après-demain.

 

Le monde virtuel a ici moins de saveur que le monde réel, l’eau délicieuse, le littoral odorant où veille une chapelle blanchie de frais, l’ouzo servi avec tant de gentillesse. La petite boîte bleue est enterrée sous les linges de bain. Avec sa notice en grec: «Summertime and the surfing is easy.»

 

 
Sylvie Castagné

est mère d’une adolescente qui, comme nombre de ses pairs, lâche difficilement son smartphone. La jeune fille trouve toutefois que sa mère passe un peu trop de temps sur Facebook et sur Twitter.

La rédactrice free-lance basée à Zurich prend plaisir à explorer l'univers numérique et à analyser l’impact des réseaux sociaux sur nos vies.