Opinion: Sylvie Castagné

Ma parano numérique

Big Brother nous surveille? Sylvie Castagné nous dévoile ses angoisses numériques et ses stratégies de défense.

Sylvie Castagné, 28 décembre 2016

Certes, je n’ai rien à me reprocher. Ou rien de très grave. Rien qui n’attente en tout cas à la sécurité de mon pays. Ou à tout autre autorité. Il m’arrive toutefois, quand je suis connectée, de sombrer dans la paranoïa.

 

Sur mon laptop, il y a longtemps que le petit trou de l’objectif est équipé d’un système de cache à glissière. En permettant d’obstruer l’objectif, celui-ci empêche d’éventuelles tentatives provenant de personnes mal intentionnées ou de logiciels malveillants de m’espionner au travail. Ou pire, dans mon intimité. J’ai également pris l’habitude de poser mon iPhone «face contre terre», c’est-à-dire l’objectif frontal tourné vers la surface, où il attend gentiment que je veuille me reconnecter au cyberespace. Il m’arrive aussi souvent, lorsque j’utilise mon iPad, de bloquer l’objectif avec le pouce.

 

C’est dire ma parano!

Il m’arrive aussi souvent, lorsque j’utilise mon iPad, de bloquer l’objectif avec le pouce.

Il y a longtemps aussi que j’ai installé Ghostery, un chasseur de mouchards, et que j’ai supprimé Time Machine. Finis les back-ups automatiques, maintenant je fais mes sauvegardes sur de petits disques durs externes que je débranche aussitôt et que j’aligne soigneusement sur une étagère. Pour arranger le tout, le week-end dernier, j’ai lu ce livre effrayant de Markus Morgenroth: «Sie kennen dich! Sie haben dich! Sie steuern dich!» (en français: «Ils te connaissent! Ils te possèdent! Ils te contrôlent!»). Un ouvrage sur la vraie puissance des collecteurs de données, étayé de nombreux exemples.

 

On y apprend notamment que, dans le domaine du recrutement, la société américaine HireRight, active dans 240 pays, réalise des «background checks» très pointus des candidats. Non seulement elle va fouiller dans votre e-profil, mais aussi dans vos données médicales. Déjà on n’aime pas ça. Et il se trouve que les algorithmes également font des erreurs. Parfois, il suffit d’une lettre invertie dans un nom de famille, et le sort du candidat est réglé. Sans qu’il ne sache jamais pourquoi. Des erreurs qui, même si elles ne représentent que 1% du volume traité, sanctionnent injustement et définitivement des centaines de milliers de personnes.

 

Deborah Peel, fondatrice de l’organisation Patient Privacy Rights, affirme que «la façon dont les industriels de la santé recueillent, utilisent et commercialisent des données médicales est pire que les pratiques d’espionnage de la NSA.» Ainsi, les informations sur les patients sont généralement consultées plusieurs milliers de fois par jour par différentes sociétés.

 

«Ils» pourraient voir si ma consommation quotidienne de fruits et légumes est conforme aux recommandations nutritionnelles officielles.

Depuis, j’ai renoncé à utiliser mes cartes de fidélité. Je n’ai aucune envie de livrer les détails de mes achats ménagers à l’appétit vorace de ces ogres friands de données. (C’est dire la gravité de ma parano!) «Ils» pourraient voir si ma consommation quotidienne de fruits et légumes est conforme aux recommandations nutritionnelles officielles. Mais aussi la quantité de bordeaux ou de champagne que j’achète.

 

Sans compter que leur évaluation pourrait être – et serait forcément – biaisée. Il se peut en effet que je sois en train de me constituer une cave en prévision de la Troisième Guerre mondiale. Comme ça, j’inviterais tous mes amis à faire la fête dans ma cave (ou dans le bunker antiatomique à côté) pour oublier la misère dans laquelle l’espèce humaine s’est jetée.

 
Sylvie Castagné

est mère d’une adolescente qui, comme nombre de ses pairs, lâche difficilement son smartphone. La jeune fille trouve toutefois que sa mère passe un peu trop de temps sur Facebook et sur Twitter.

La rédactrice free-lance basée à Zurich prend plaisir à explorer l'univers numérique et à analyser l’impact des réseaux sociaux sur nos vies.

 

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