Défense antidrones

Les chasseurs de drones suisses

Les drones sont petits, légers et silencieux – et peuvent transporter des charges considérables. Ceci les rend intéressants pour les contrebandiers, les espions et les terroristes. La défense antidrones de l’entreprise Meritis AG veille à les maintenir à l’écart des zones sensibles.

Jörg Rothweiler (texte), Markus Lamprecht (photos), Jonas Weibel (film), 10 mai 2017

Les rayons du radar percent le ciel, les microphones ultrasensibles détectent le moindre bourdonnement et deux yeux scrutent deux écrans logés dans un coffre étanche et résistant aux chocs. Soudain apparaît un point rouge. Il se déplace lentement comme un ver luisant sur la carte électronique. «En voilà un!», s’exclame l’opérateur. Son collègue empoigne le Sky Cleaner, un appareil qui rappelle inévitablement les films «Ghostbusters», et le met en position de tir. Il scanne ensuite le ciel avec son instrument de visée en fonction des indications de l’opérateur. «C’est bon, je l’ai!», dit-il et il presse la gâchette.

 

On entend pourtant aucune détonation et on ne décèle aucune fumée de tir. Au lieu d’un projectile, le Sky Cleaner émet un signal de parasitage bien ciblé. L’opération est des plus banales, mais efficace. «Il est en train de descendre. Encore 20 mètres. Encore 10 mètres. Grounding!», se réjouit l’opérateur. Le drone a été mis hors de nuire.

 

 

Quand l'opérateur détecte un drone, il le vise avec son Sky Cleaner et presse la gâchette pour le mettre hors de nuire.

 

 

Haute technologie suisse

 

Ce qui évoque de la science-fiction est bel et bien réel grâce à la haute technologie suisse développée par l’entreprise Meritis AG basée à Cham. Son système de défense antidrones permet de chasser les drones et d’en prendre le contrôle. Le système, dont l’utilisation est réservée aux autorités, est ponctuellement engagé en Suisse, mais surtout au Moyen Orient. Pour Marcel Thoma, CEO de Meritis, dans cette partie du monde, la conscience des risques inhérents aux drones est nettement plus marquée que chez nous: «L’organisation terroriste Etat islamiste (IS) se sert de plus en plus souvent de drones équipés de charges explosives.»

«La conscience du danger d’attaques terroristes au moyen de drones manque jusqu’ici en Suisse.»

Marcel Thoma, CEO de Meritis

Mandat du Moyen Orient

 

C’est un mandat provenant de cette région qui a animé l’équipe de dix personnes réunies autour de Marcel Thoma à développer le système de défense antidrones. «Notre système modulaire est formé de composants existants combinés avec des appareils développés par nos soins et dotés d’un logiciel propre. Ceci nous permet de mettre en place des zones de protection aérienne où nous sommes en mesure de détecter des drones et de les forcer à atterrir», poursuit Marcel Thoma.

 

 

«Le système est ponctuellement utilisé en Suisse, mais surtout au Moyen Orient»: Marcel Thoma, CEO de Meritis.

 

Le système fonctionne selon le principe suivant: pour pouvoir détecter les drones, qui sont la plupart du temps de petits aéronefs en plastique volant très bas, il faut engager un radar ultrasensible travaillant avec des algorithmes spéciaux, complété par des détecteurs acoustiques et optiques (caméras, range finder, infrarouge et vision nocturne). Selon la configuration de l’installation, les drones peuvent être identifiés jusqu’à une distance de quatre kilomètres. Le tableau de bord portable du poste de commandement affiche toutes les informations disponibles: position du drone, altitude et trajectoire de vol, vitesse. Il existe même l’option d’une image vidéo.

 

 

Interception par brouillage réactif

 

Une fois qu’un drone a été identifié, le système se met à brouiller sa liaison radio. Lorsqu’ils perdent le contact radio, la plupart des drones restent sur place – ou ils font demi-tour et essaient de retourner à leur lieu de décollage. Quand le drone survole un terrain adapté (sans présence humaine), il est aussi possible de parasiter son signal GPS. «Dans un tel cas, la plupart des drones activent un atterrissage d’urgence, ou bien ils restent sur place avant de chuter dès que leurs réserves d’énergie s’épuisent», explique Marcel Thoma. Les coordonnées de l’aéronef sont transmises à l’équipe engagée au sol, qui peut ensuite localiser et recueillir l’engin. L’ensemble du carnet de vol peut être mis à disposition du ministère public, ce qui permettra de prouver le cas échéant l’infraction du survol d’une zone d’exclusion aérienne.

«Il ne suffit pas de pouvoir détecter les drones. Ce qui est décisif, c’est de réussir à les mettre hors de nuire.»

Marcel Thoma, CEO de Meritis

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Modulaire, stationnaire, mobile ou portable


L’opérateur avec son Sky Cleaner, cette espèce de «canon radio», et son sac à dos doté d’une antenne (env. 18 kg) nous rappelle une figure du film «Ghostbusters». Ainsi équipé, il peut protéger temporairement une petite zone bien dégagée. Pour couvrir des zones plus étendues ou pour des missions de plus longue durée (p. ex. des concerts en plein air ou des congrès), c’est le système mobile placé dans une remorque qui sera utilisé. Lorsqu’il est installé de manière stationnaire, ce système peut protéger en permanence une zone industrielle ou un aéroport. «Notre plus grande installation protège l’accès à une zone de cinq kilomètres sur six», nous dévoile Marcel Thoma.

 

Ce qui est vraiment fantastique avec ce système est que le réseau radio de la police, le Tetranet, le Wifi et la téléphonie GSM continuent de fonctionner malgré la protection antidrones active 24 heures sur 24. Même les drones du propriétaire peuvent continuer de survoler tout le périmètre protégé. Ceci est possible grâce à la technologie radio réactive. «Nous détectons les signaux radio en temps réel et brouillons exactement les fréquences employées par le drone que nous voulons intercepter», détaille Marcel Thoma. «C’est pourquoi notre brouillage fonctionne même sur les drones utilisant un signal crypté. De plus, les signaux de brouillage concentrés sont bien plus puissants que ceux des systèmes non réactifs, qui répartissent leur puissance sur l’ensemble d’une bande de fréquences.» 

«Les dangers représentés par les drones vont de l’espionnage industriel aux attaques terroristes en passant par la contrebande.»

Marcel Thoma, CEO de Meritis

Un marché qui vaut des milliards

 

Il s’agit d’un secteur d’activité se trouvant encore à ses débuts et qui d’après «MarketsandMarkets» pourrait générer d’ici à 2022 un chiffre d’affaires de près de 1,4 milliards de dollars. Cette croissance met cependant la PME suisse en face de gros concurrents tels que Boeing, Airbus, Lockheed Martin, Israel Aerospace Industries ou Rheinmetall. Dans le projet austro-allemand AMBOS doté de 2,9 millions d’euros sur deux ans, les autorités policières coopèrent avec des entreprises d’armement sous la direction du centre de recherche Fraunhofer Institut. Quant à la Deutsche Telekom, elle projette de lancer son propre service de défense antidrones.

 

Tous ces efforts attestent du danger que les drones représentent de plus en plus dans le domaine du trafic aérien, de l’espionnage de politiciens et d’hommes d’affaires, dans le transport de drogues et d’armes par-dessus l’enceinte de prisons et de frontières. Dotés d’armes, de charges explosives ou d’autres moyens de destruction, les drones qui tomberaient dans les mains de terroristes pourraient se transformer en armes mortelles. C’est précisément cela que les chasseurs de drones suisses réunis autour de Marcel Thoma veulent empêcher.

 

 

 

Bon à savoir ...

 

Gros titre: En 2015, un drone en chute libre a failli percuter le skieur Marcel Hirscher pendant une course retransmise en direct.

 

Marché mondial: Selon «Swissquote», d’ici à 2020, le marché mondial des drones jusqu’à onze kilos s’élèvera à env. 12 milliards de francs.

 

«2000+»: il existe dans le monde plus de 2000 modèles de drones, dont une trentaine viennent de Suisse (moins de 2 pour cent du total).

 

Un succès fou: en 2016, sept fois plus de drones ont été vendus en Suisse qu’en 2014.

 

Chevaliers du ciel: il existe des dizaines de milliers de drones en Suisse. Les chiffres exacts sont inconnus, car il n’y a pas d’obligation d’enregistrement.

 

Risque de collision: en avril 2016, un drone est entré en collision avec un Airbus A320 de la British Airways au-dessus de London Heathrow.

 

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