Open Science

Savoir partagé, savoir amplifié!

Le chercheur et biologiste de l’Institut Max Plank, le docteur Kamran Safi, aspire à ce que la recherche devienne publique. La base de données Movebank est un pas important en direction de l'«Open Access» dans la recherche fondamentale en biologie.

Reda El Arbi (texte), Markus Lamprecht (photos), 21 mars 2016

En divers endroits autour du globe sont collectées des données sur les déplacements des animaux. Toutes ces données représentent un véritable trésor, aussi bien du point de vue scientifique que financier. Les ressources humaines et matérielles nécessaires pour collecter ce type d’informations sont considérables, et en règle générale, les scientifiques conservent jalousement ces précieuses données.
    
L’Institut Max Planck de Radolfzell, sur la rive allemande du Lac de Constance, a choisi d’emprunter une nouvelle voie avec les projets Movebank et Icarus, qui se proposent d’observer les mouvements des animaux par satellite. L’objectif de ces recherches est de réunir un maximum de données et de le rendre accessible à tous les chercheurs. Nous nous sommes entretenus avec Kamran Safi sur la démocratisation du savoir.

 

 

Les antennes du toit de l'Institut Max Planck de Radolfzell sont un outil vital pour les travaux du biologiste Kamran Safi.

 

 

Monsieur Safi, en quoi consiste Movebank?

Nous avons établi une base de données mondiale des mouvements et des migrations des animaux. Tous les chercheurs dans ce domaine peuvent y enregistrer leurs données et les rendre accessible à des collègues. La recherche traditionnelle dans des groupes fermés est plus compliquée et plus coûteuse, car chaque scientifique doit collecter lui-même ses données.

 

La recherche devient ainsi moins chère?

Prenons l’exemple des migrations des cigognes d’Europe vers l’Afrique. Chaque animal doit être pourvu d’un émetteur et chaque spécimen mort doit être recherché et récupéré. Si les données récoltées sont réservées à l’usage d’une seule équipe, les coûts engendrés sont astronomiques. Par contre, si ces mêmes données sont partagées avec d’autres groupes de chercheurs, ceux-ci peuvent les valoriser pour répondre à d’autres questions scientifiques et ainsi générer davantage de nouvelles connaissances.

 

 

 
Exemple 1 : comment les roussettes contribuent à la reforestation
 

Plusieurs dizaines de milliers de roussettes ont élu résidence sur des arbres au cœur de la capitale du Ghana à Accra. Deux chercheurs de l’université de Constance et de l’Institut Max Planck de Radolfzell capturent quelques spécimens avec un filet. Ensuite, ils les examinent, leur prélèvent du sang et du matériel génétique et dotent vingt d’entre eux d’un petit émetteur. Lorsqu’ils s’envoleront vers d’autres horizons, leurs émetteurs permettront de reconstituer leur itinéraire et de savoir dans quelles régions d’Afrique ils contribueront à la reforestation. En effet, les excréments de ces frugivores contiennent des graines d’arbres fruitiers.

 

 

 

1/6 Les oies migrent à travers toute l’Europe. Leurs itinéraires et leurs données de vol sont enregistrés à l’aide de petits émetteurs embarqués sur l’animal.

2/6 Ces émetteurs peuvent être programmés pour qu’ils enregistrent des points de localisation au cours des vols.

3/6 Kamran Safi est concentré sur les résultats livrés par les appareils de mesure.

4/6 Les fameuses oies recueillies par l’Institut Max Planck et qui ont appris à voler à l’aide d’un ULM.

5/6 Plongée dans l’univers de Movebank: Kamran Safi devant les moniteurs où sont visualisées toutes les données du projet.

6/6 Le chercheur Kamran Safi rend visite aux étourneaux de Bali de l’Institut Max Planck.

1/6 Les oies migrent à travers toute l’Europe. Leurs itinéraires et leurs données de vol sont enregistrés à l’aide de petits émetteurs embarqués sur l’animal.

 

 

Le savoir issu de telles données n’est-il pas parcellaire?

En combinant toutes les données existant dans un domaine de recherche, il est possible de répondre à de plus grandes questions de portée globale. Un seul chercheur et son équipe ne réussiraient jamais à collecter une telle quantité de données et encore moins à financer le projet. Grâce aux données que nous avons obtenues d’équipes de recherche du monde entier, nous avons pu reconstituer les itinéraires des oiseaux migrateurs. Dans l’animation visuelle, chaque point représente un animal équipé d’un émetteur. Une seule équipe de chercheurs ne pourrait pas réaliser un travail d’une telle amplitude.

 

 

 

«Si on se focalise sur l’accroissement du savoir, le partage des données est le seul chemin viable pour l’avenir, car il permet de faire surgir quelque chose de neuf, dont la portée dépasse la somme des éléments individuels.»

Kamran Safi, chercheur à l’Institut Max Plank et biologiste

 

Exemple 2: comment les chauves-souris chassent
 

Dans la petite bourgade de Gamboa au Panama, la nuit est tombée. De petits groupes de molossus molossus, une espèce de chauves-souris insectivores, quittent leurs cachettes et se dirigent vers les toits des maisons avant de prendre leur envol pour leurs domaines de chasse. Leur vol va pourtant être interrompu par l’intervention des scientifiques du Smithsonian Tropical Research Institute et de l’Institut Max Planck de Radolfzell, qui vont capturer les petits mammifères volants et les équiper d’émetteurs miniatures. Les données récoltées permettront de savoir si et comment ces chauves-souris organisent leur activité de chasse et quels avantages cela leur apporte du point de vue de l’évolution.

 

 

 

Les scientifiques doivent souvent se battre dur pour trouver des financements. N’est-il pas compréhensible qu’ils cherchent à exploiter au maximum leurs données sans les partager?

La plupart des fonds destinés à la recherche proviennent de la collectivité publique ou de fondations privées promouvant la recherche pour le bien commun de la société. Considérées sous cet angle, les données appartiennent à la collectivité. Je suis même de l’avis que nous devrions mettre gratuitement à disposition des universités locales les données que nous collectons par exemple en Afrique ou en Asie. De plus, quelle garantie avons-nous que les personnes adéquates pour traiter un problème donné se trouvent nécessairement dans une université?

 

Quel est l’effet de cette nouvelle approche sur la réputation individuelle des scientifiques?

L’administration du monde scientifique est encore assez sclérosée. Tout le système est focalisé sur des individus, tant en matière d’octroi de crédits que dans la procédure d’évaluation des performances. Pourtant, les grandes découvertes sont de plus en plus fréquemment le résultat d’une collaboration entre différentes équipes. Prenez l’exemple des ondes gravitationnelles, Einstein a postulé leur existence en solitaire, mais il a fallu la coopération de 1000 scientifiques pour prouver leur existence.

 

Et que nous réserve l’avenir?

Il y aura de nouveaux progrès techniques qui relègueront la valeur des données au second plan. Dans l’optique de l’Open Science, ce seront davantage la créativité et la qualité des axes de recherche qui seront à l’avant-plan. Nous allons prochainement lancer depuis l’ISS (station spatiale internationale) le nouveau système de localisation Icarus pour suivre les déplacements des animaux vivant à l’état sauvage. Nous serons ainsi en mesure d’étudier les migrations d’un plus grand nombre d’animaux dans des lieux jusqu’ici inaccessibles. Nous pourrons ainsi mieux comprendre comment ils interagissent avec leur environnement, d’où ils viennent, où ils vont et de quoi ils meurent.

 

 

Kamran Safi

Kamran Safi a soutenu à l’université de Zurich une thèse sur les chauves-souris et le rôle de l’information dans l’émergence de leur sociabilité. Il dirige le groupe de travail Computational Ecology à l’Institut Max Planck d’ornithologie de Radolfzell.

 

En savoir plus sur la base de données Movebank

 

Site web du projet Icarus

 

Visionner la vidéo sur Icarus

 

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La recherche est coûteuse: les données des chercheurs devraient-elles être mises à la disposition du public ou l'Europe risque-t-elle ainsi de perdre son avance dans la compétition internationale pour le savoir?

 

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