Usage intensif du mobile

Le smartphone, cet élément perturbateur

L’expectative de recevoir des messages, des posts et des news sur son smartphone procure du plaisir en libérant des endorphines. Cependant, la distraction permanente provoquée par le mobile a un effet néfaste sur la performance au travail, pire que celui du cannabis.

Hansjörg Honegger (texte), 13 mai 2016

Nous utilisons notre smartphone en moyenne toutes les 18 minutes, c’est-à-dire 88 fois par jour! 35 fois, nous jetons un œil à l’horloge ou à nos messages. 53 fois, nous déverrouillons l’appareil pour lire les nouvelles, écrire des mails ou pour jouer. Est-ce qu’une fréquence aussi élevée est encore saine? Peut-on ainsi encore travailler de manière efficace?

Dans le cadre du projet «Menthal» d’Alexander Markowetz à la Friedrich Wilhelm Universität de Bonn, le comportement de 300'000 utilisateurs de smartphones a été analysé en détail. Les participants à l’étude ont consenti à installer une app sur leur téléphone afin que les chercheurs y aient accès. Markowitz a été tellement choqué par les résultats qu’il a décidé de s’intéresser à fond aux effets de cette dépendance et a publié en langue allemande un livre sur le sujet: «Digitaler Burnout».

Y a-t-il de nouveaux posts, likes ou news? Sous l’effet de la dopamine, cette attente provoque chaque fois un petit moment de plaisir.

Mais pourquoi est-ce que nous nous imposons ce rythme? Pourquoi est-ce que nous consultons cet appareil omniprésent à des intervalles toujours plus courts? L’explication est à chercher dans la neurobiologie: c’est l’hormone du plaisir, la dopamine, qui est responsable de ce comportement singulier. Markowetz illustre ce phénomène dans son livre à l’aide d’un exemple: quand il était enfant, il cherchait en compagnie de ses parents des bollets, qui poussent principalement sous les épicéas.

 

Chaque fois qu’il scrutait le sol sous un épicéa, une attente s'éveillait en lui, qui n’était comblée que de temps en temps. Sous l’effet de la dopamine, cette attente provoquait néanmoins chaque fois un petit moment de plaisir. C’est exactement le même schéma qui se déroule avec le mobile: Est-ce que j’ai reçu un nouveau message? Mes amis ont-ils cliqué sur mon dernier post? Y a-t-il des nouvelles intéressantes?

 

 

Ce n'est pas tant la grande euphorie que le petit plaisir de recevoir des messages et de lire des news qui nous incite à consulter sans arrêt notre smartphone. Photo: Shutterstock/Dean Drobot.

 

 

Une diversion bienvenue

 

A cela, il faut ajouter une faiblesse humaine, qui est utilisées consciemment ou inconsciemment par les développeurs d’apps: nous avons tendance à suivre la voie du moindre effort, du moins la plupart d’entre nous. Si nous devons accomplir un travail pénible, mais que nous avons simultanément la possibilité de nous gratifier d’une petite poussée de dopamine sous la forme d’une mignonne vidéo féline, la plupart des individus se décident pour la vidéo – ou pour la news de Facebook ou pour une partie de Candy Crush.

Le cerveau est ainsi conditionné à obtenir sa gratification et nous incite à jeter un œil sur notre smartphone.

Le flux de travail productif est interrompu

 

Assez de biologie. Mais qu’y a-t-il de si grave à ce mécanisme? Les chiffres en soi déjà interpellent: nous passons quotidiennement 2,5 heures avec le smartphone, les gros utilisateurs de moins de 18 ans même jusqu’à 3,75 heures. Mais le problème réside ailleurs: la distraction permanente nous empêche de plus en plus de travailler de manière concentrée.

 

Et ici aussi, la biologie est en cause: le psychologue hongrois Mihály Csikszentmihalyi a déjà remarqué au milieu des années 70 que les personnes qui se concentrent sur une tâche entrent dans une espèce de «flow». Dans cet état particulier, elles sont capables de fournir des performances exceptionnelles et de surcroît elles se sentent plus heureuses et plus épanouies dans leur travail. Peu importe l’activité, ce qui compte c’est qu’on ne se sente ni trop peu sollicité ni débordé par la tâche à accomplir.

 

 

Nous consultons notre mobile en moyenne 88 fois par jour. Photo: iStock.com/James Anderson.

 

 

Le nœud du problème est que ce «flow» ne se met en place qu’au bout d’environ 15 minutes. Après une interruption, ne serait-ce que de quelques secondes, il faudra de nouveau attendre une quinzaine de minutes pour qu’il se rétablisse. Ceci en sachant que nous regardons notre mobile toutes les 18 minutes en moyenne. Pire encore, par la sécrétion de dopamine, nous créons une espèce de dépendance. Le cerveau est ainsi conditionné à obtenir sa gratification et nous incite constamment à jeter un œil sur notre smartphone.

Les adeptes de la fumette ont obtenu de meilleurs résultats de travail que les obsédés du smartphone.

A la lumière de la théorie du «flow», on peut bien s’imaginer les conséquences sur le travail de cette distraction constante. Une expérience édifiante à cet égard a été conduite par des chercheurs du King’s College de Londres, qui ont comparé les performances de travail de deux groupe de participants. Les uns étaient souvent interrompus dans leur tâche par l’arrivée d’e-mails tandis que les autres ont fumé un joint avant de se mettre au travail. Le groupe de ceux qui avaient fumé du cannabis a obtenu des résultats nettement meilleurs. Et si on pense que le manager d’une grande entreprise reçoit en moyenne 30'000 e-mails par année…

 

 

De vraies pauses au lieu de distractions numériques

 

La distraction permanente, et pas seulement au travail, mais aussi pendant les loisirs et les repas avec des amis, rend malade et malheureux. Souvenons-nous: qui travaille dans le «flow» est non seulement plus performant, mais se sent mieux une fois sa tâche accomplie. Les pauses sont tout aussi importantes. Notre cerveau obtient les meilleurs résultats quand il peut se focaliser sur une ou deux tâches et qu’il peut se reposer à intervalles réguliers. Pendant ces moments de régénération, il conviendra d’éviter de se précipiter sur son mobile pour lire ses messages, insiste Alexander Markowetz.

 

 

 

Il semblerait que le smartphone soit plus dommageable pour la performance au travail que la consommation de cannabis.  

 

 

Les psychologues du travail sont alarmés par l’augmentation des cas de burnout. Rien qu’en Allemagne, entre 2004 et 2011, ils ont été multipliés par dix-huit. Les experts supposent qu’il existe une corrélation entre l’accroissement des cas de dépressions dues à l’épuisement et le triomphe du smartphone. La correspondance temporelle est en tout cas manifeste.

 


Digital Detoxing comme contre-tendance


Les premiers signes de résistance à cette évolution se manifestent depuis quelques temps dans les cercles de l’élite numérique. C’est-à-dire chez des individus qui travaillent pour des entreprises technologiques et qui réfléchissent intensément au phénomène de la digitalisation. Le Digital Detoxing – littéralement la désintoxication numérique – est un concept qui est né dans la Silicon Valley, l’épicentre des entreprises high tech américaines. Arianna Huffington, la fondatrice du blog politique à succès Huffington Post, s’est effondrée sur son pupitre. Diagnostic: burnout. Depuis lors, elle suit un régime numérique hyper strict.

 

 


Changer ses habitudes


Alexander Markowetz et d’autres experts conseillent un usage du smartphone plus conscient. Un premier pas consiste à contrôler la fréquence et le but de son utilisation. A cette fin, on peut par exemple recourir à l’app Offtime. Elle permet notamment de définir des plages de répit et les personnes autorisées à les interrompre. Par ailleurs, la nouvelle version offre la possibilité de faire cadeau de tels moments de répit numérique à une personne de son choix.

 

Ce changement d’habitude n’est toutefois pas si facile pour les gros utilisateurs. Le sevrage de dopamine et le besoin d’une stimulation rapide prennent souvent le dessus. Mais cela est faisable, même s’il faut y consacrer du temps. Pour surmonter une mauvaise habitude, 66 jours de déconditionnement sont nécessaires, comme l’écrit le psychologue Jeremy Dean dans son livre «Making Habits – Breaking Habits». Encore un bon tuyau: on ne devrait pas seulement se défaire de vieilles habitudes, mais aussi en introduire de nouvelles.

 

 

App Offtime

L'app Offtime aide à utiliser son smartphone de manière plus consciente.

 

Cette application existe pour iOS et Android.

 

Digital Detoxing

Autres articles de Chroniques Swisscom sur le thème de la désintoxication numérique: les opinions de Jeroen van Rooijen et Reda El Arbi ainsi que l'article «Désintoxication numérique en 10 étapes».

 

 

 

 

 

 

 

Participez à la discussion

 

Avec quelle intensité utilisez-vous votre smartphone? Quelles sont vos stratégies pour déconnecter?

 

Nous vous remercions de votre contribution. Nous publions vos commentaires du lundi au vendredi.